Huawei : l’extradition de Meng Wanzhou, un dossier explosif entre le Canada, la Chine et les Etats-Unis – Le Monde


Meng Wanzhou à Vancouver (Canada), le 20 janvier.
Meng Wanzhou à Vancouver (Canada), le 20 janvier. JEFF VINNICK / AFP

Sourire paisible, escarpins noirs, et à la cheville un bracelet électronique. C’est ainsi que Meng Wanzhou s’est présentée, lundi 20 janvier, à un tribunal de Vancouver, au premier jour d’une semaine d’audiences consacrées à son éventuelle extradition vers les Etats-Unis. Ces derniers reprochent à la directrice financière de Huawei d’avoir contourné les sanctions américaines contre l’Iran et veulent la juger pour fraude.

Meng Wanzhou, 47 ans, fille du fondateur de Huawei, Ren Zhengfei, est en résidence surveillée dans la métropole canadienne depuis décembre 2018. Elle y faisait escale entre deux avions lorsqu’elle a été arrêtée à la demande des Etats-Unis. C’était le premier épisode d’une profonde crise diplomatique entre la Chine et le Canada, avec en toile de fond la confrontation commerciale et technologique exacerbée opposant Pékin et Washington.

  • Que reprochent les Etats-Unis à Meng Wanzhou ?

La dirigeante est accusée d’avoir menti à des représentants de la banque HSBC, en 2013, en leur présentant la société Skynet comme un « partenaire » de Huawei alors qu’il s’agissait d’une filiale de l’entreprise chinoise, filiale qui vendait des équipements de télécoms à l’Iran.

D’après l’accusation, ce mensonge exposait la banque, si elle faisait affaire avec Skynet, au risque de violer les sanctions américaines contre Téhéran. En effet, le droit américain répondant au principe d’extraterritorialité, toute entreprise – même non américaine – traitant avec l’Iran est susceptible de faire l’objet de sanction. Meng Wanzhou a toujours démenti ces allégations.

  • Comment compte-t-elle se défendre ?

Dès le début de la première journée d’audience, lundi, ses avocats sont entrés dans le vif du sujet de la « double incrimination » qui dominera les débats, prévus pour durer quatre ou cinq jours : pour être extradée aux Etats-Unis, Mme Meng doit y être poursuivie pour un délit également punissable au Canada.

Or ses avocats soutiennent que les faits reprochés à leur cliente aux Etats-Unis n’ont pas d’équivalent chez leurs voisins canadiens, au motif qu’Ottawa n’avait pas adopté les mêmes sanctions contre l’Iran à l’époque des faits. Peu importe, répond en substance le ministère public, qui considère que le simple fait d’avoir menti à HSBC constitue une fraude ouvrant la voie à extradition.

Le tribunal devrait également se prononcer, plus tard dans l’année, sur un autre argument des avocats de Mme Meng, qui estiment que ses droits n’ont pas été respectés au moment de son arrestation. D’après eux, avant même d’avoir été arrêtée, le fait qu’elle ait été interrogée pendant trois heures, ses téléphones saisis et ses bagages fouillés, sont autant de vices de procédure qui pourraient justifier un abandon des poursuites.

  • Quelles conséquences pour le Canada ?

Il était peu concevable que l’arrestation d’une haute responsable d’un fleuron technologique n’appelle pas de vives réactions de Pékin.

La Chine a employé d’une part l’arme commerciale, en refusant des importations canadiennes de viande et surtout de canola, un oléagineux qui est utilisé notamment dans les huiles de cuisson. Au Canada, qui est un gros producteur, ce secteur représente 250 000 emplois directs et indirects. Le pays exporte 90 % de sa production, et la Chine est son premier marché pour les graines.

D’autre part, des citoyens canadiens ont subi les foudres de la justice chinoise, des initiatives interprétées en Occident comme des représailles. Quelques jours seulement après l’arrestation de la dirigeante de Huawei, Michael Kovrig, un conseiller pour l’ONG International Crisis Group, et Michael Spavor, un consultant travaillant avec la Corée du Nord, étaient arrêtés en Chine, accusés de « vols de secrets d’Etat ». Ils ont été placés en détention, sans accès à des avocats.

En janvier 2019, Robert Schellenberg a été condamné à mort, en appel, pour trafic de drogue. Il n’aura fallu qu’un jour d’audience au tribunal de Dalian, dans le nord-est de la Chine, pour juger que ce Canadien de 36 ans avait joué un « rôle-clé » au sein d’un gang qui prévoyait d’acheminer de la méthamphétamine en Australie. L’accusé s’est toujours présenté comme un touriste ayant été impliqué dans le réseau à son insu. En avril de la même année, un autre Canadien, identifié sous le nom de Fan Wei, a lui aussi été condamné à mort pour trafic de drogue.

Dans la foulée, le Canada a révisé ses conseils à ses ressortissants voyageant en Chine, leur intimant d’adopter un « haut niveau de précaution du fait de l’application arbitraire des lois du pays », recommandation toujours d’actualité sur le site du ministère des affaires étrangères canadien.

Sous pression à la fois du précieux allié américain et de la superpuissance chinoise, les dirigeants d’Ottawa semblent réduits à un certain équilibrisme. Lundi, à Vancouver, la vice-première ministre canadienne, Chrystia Freeland, a ainsi déclaré que « la priorité absolue de [son] gouvernement est le bien-être et la libération de Michael Kovrig et de Michael Spavor », tout en soulignant que son pays « honore ses obligations en vertu des traités d’extradition ».

  • Pourquoi les Etats-Unis s’intéressent-ils tant à une cadre de Huawei ?

Outre le souci tatillon de faire respecter leurs sanctions contre l’Iran, les Etats-Unis soupçonnent Huawei de liens avec le gouvernement chinois et éventuellement d’espionnage, ce que l’entreprise a toujours vivement réfuté.

Le géant des télécoms – qui emploie près de 200 000 personnes et s’est offert une étonnante démonstration de puissance avec un nouveau campus gigantesque imitant des villages traditionnels d’Europe – est le numéro deux mondial des smartphones et le champion des équipements 5G. Les Etats-Unis redoutent que ses produits soient utilisés à des fins d’espionnage et l’administration Trump a interdit aux entreprises américaines de vendre des équipements à Huawei ainsi que de faire appel à ses produits. Huawei n’a par ailleurs pas accès au système d’exploitation Android de Google.

Washington fait aussi pression sur ses alliés pour qu’ils bannissent Huawei des chantiers de leurs futurs réseaux 5G. Le Canada, précisément, est en train de s’interroger sur l’opportunité d’impliquer Huawei dans le déploiement de son réseau. La France, elle, a choisi de contraindre les opérateurs de télécoms à solliciter, avant toute installation d’équipement 5G, une autorisation auprès des autorités. Cela permet de ne pas interdire Huawei formellement, tout en conservant le contrôle des équipements choisis.

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Hasard du calendrier, le fondateur de Huawei, Ren Zhengfei, se trouvait mardi à Davos, en Suisse – tout comme Donald Trump et le premier ministre canadien Justin Trudeau –, à l’occasion du Forum économique mondial. Il y a déclaré que « les Etats-Unis ne doivent pas être exagérément inquiets sur Huawei et sa place dans le monde », en précisant sa pensée :

« Les Etats-Unis (…) étaient habitués à être le numéro un dans le monde, et si [un autre pays] devient meilleur qu’eux, c’est peut-être inconfortable. »

Source: lemonde.fr

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